Entretien avec Damien Bresch réalisé le 15 mai 2015. Damien est Président, de la société HIFIN Patrimoine, spécialiste des placements financiers, membre du Groupe Espert. Le Groupe Espert est né du rapprochement entre HIFIN Patrimoine et INOVIA Finance, spécialiste de la transmission d’entreprise représentée par Adriana VASU, rencontrée sur les bancs de l’AUREP, dans le cadre du DU Expert en Gestion de Patrimoine.

Avant de créer sa structure, il a travaillé dans l’industrie des fonds de Hedge Funds pendant 10 ans, 6 en tant qu’analyste sélectionneur de fonds, 4 en tant que gérant allocataire d’un fonds multistratégies de plus de 300M€ d’encours sous gestion.

Damien, après un premier trimestre euphorique pour le CAC 40 et l’ensemble des places européennes, nous constatons une correction importante sur les dernières semaines. Peux-tu nous en dire plus ? Quels sont les faits marquants de la période ?

Il faut tout d’abord reprendre un peu de recul sur les événements actuels. En fin d’année dernière, le prix du baril de pétrole a entamé une chute vertigineuse de son cours sous l’impulsion des pays producteurs, l’Arabie Saoudite en tête. Dans le même temps, l’Euro s’est considérablement affaibli face au Dollar, pour des raisons économiques. En effet, alors que le cycle économique en Europe semble démarrer, la machine américaine semble déjà bien lancée et arriver à une phase de maturité qui appellera prochainement à une hausse des taux de la part de la FED. Il devient du coup plus intéressant de porter de la devise américaine plutôt que de la monnaie unique. Et l’Euro a donc perdu 20% par rapport au dollar très rapidement rendant les produits européens moins chers en relatif pour les consommateurs qui sont liés au dollar.

Une chute de l’Euro de 20 % par rapport au Dollar.

Dans le même temps, la Banque Centrale Européenne a annoncé la mise en place d’un « Quantitative Easing » qui consiste à racheter de la dette des Etats de la zone Euro, provoquant une pression acheteuse sur des titres déjà fortement recherchés. Nous en reparlerons un peu plus tard.

Ce qui amène à l’euphorie de début d’année des marchés actions. En 2014, les marchés américains ont généré plus de 20% de rendement, alors que l’Europe était au mieux en positif de 3-4%. On a donc assisté à une « sous-valorisation » de l’Europe vis-à-vis des USA. Dans les même temps, les perspectives économiques de la zone se sont éclaircies grâce au pétrole et à l’affaiblissement de l’Euro, des flux très importants sont entrés sur nos marchés européens, provoquant l’euphorie et générant ce rattrapage de performance de la zone. Au point que certaines grandes banques anticipent un CAC 40 à 7 000 points en 2017… Même si la banque en question est connue pour être généralement plutôt optimiste, cela donne une idée de l’environnement dans lequel nous évoluions.

Mais tout investisseur qui a gagné 20% en 4 mois se pose à un moment la question de la prise de bénéfice. En effet, dans un marché vendeur on dit que tant que l’on n’a pas vendu on n’a pas perdu, dans un marché haussier tant qu’on n’a pas vendu on n’a pas gagné !  Dans le même temps, on a constaté que l’économie américaine souffre de la hausse de sa devise, le pétrole reprend du « poil de la bête », la Grèce revient sur le devant de la scène et la situation en Ukraine ne se résout pas. De même, l’économie chinoise montre des signes très important d’essoufflement alors qu’elle a été le moteur de l’économie mondiale pendant longtemps.

Un autre facteur à considérer est l’effet de levier provoqué par certains investissements. En effet, il est très aisé d’investir sur le CAC 40 avec un effet de levier double même pour un particulier, par le biais d’un ETF. Ainsi, si vous pensez que les marchés vont remonter, vous investissez 1 000€ et vous obtenez la performance de 2 000€. Imaginez donc les sociétés de gestion qui ont accès à des leviers de 5 fois ou plus, avec des montants à gérer de plusieurs milliards ! Si elles investissent 1 000 000€, cela signifie que les marchés voient un afflux de 5 000 000€, mais l’inverse est vrai également. Et certains investisseurs entrent dans les marchés par le biais de stratégies de suivi de tendance qui vont avoir tendance à les accentuer. Et lorsque ces tendances cessent, ces programmes clôturent leurs positions provoquant de la volatilité.

Pour faire simple : l’avenir est moins rose qu’il n’avait l’air, sans être gris pour autant, les performances depuis le début de l’année sont fantastiques, les tendances ont cessé ; dès lors un certain nombre d’acteurs décident de prendre leurs gains provoquant la baisse des marchés et le retour de la volatilité.

Cac 40 : quel scénario après l’incursion sous les 5.000 points ?

Les valorisations, qui pouvaient avoir l’air chères à 5 200 points, redeviennent attractives. De plus la BCE a clairement exprimé sa volonté de continuer son programme de rachat de dette. L’économie européenne reste également prometteuse, et l’investissement sur les taux ne rapporte toujours rien : à mon sens nous sommes ici dans une « respiration de marché » qui devrait repartir à la hausse. Je conseille d’ailleurs en ce moment d’investir de manière régulière à mes clients. Par exemple, si vous avez un budget de 10 000€ à placer, il est intéressant d’en mettre 1 000€ par semaine sur les 3 prochains mois par exemple.

Le taux du BUND Allemand a été multiplié par 10 en 3 semaines. Que s’est-il passé? La presse financière évoque un probable krach obligataire. Quelles en seraient les éventuelles conséquences sur les contrats assurance-vie en Euros et plus généralement sur les marchés actions ?

On entendait récemment sur les ondes que les taux « normaux » de l’économie allemande actuelle devraient être autour de 2%. Or mi-avril nous étions à 0,07%… Ce niveau est imputable à plusieurs facteurs :

  • L’Allemagne est considérée comme un pays très sécurisant et garantissant le capital aux investisseurs : ceux qui cherchent un investissement de taux garantissant la sécurité plutôt que du rendement achètent des obligations allemandes,
  • Le Q.E. de la BCE provoque une force acheteuse supplémentaire poussant encore ces taux.

Le 21 avril, Bill Gross, connu pour avoir été à l’origine de la suprématie de PIMCO dans les investissements obligataires grâce à des prises de positions qui lui ont permis de surperformer ses concurrents, a annoncé que le « trade d’une vie serait de vendre le Bund Allemand à découvert ». D’aucuns le considèrent comme le génie de l’obligataire (au même titre que George Soros dans les allocations macro-économiques ou Warren Buffet dans les actions). Alors qu’il précisait qu’il n’avait aucune idée du timing, cela a ouvert les yeux à beaucoup d’investisseurs qui se sont du coup soit désengagés, soit ont mis en place cette position, considérant qu’il s’agissait effectivement d’un trade à rendement potentiel totalement décorrélé du risque ! En effet, au pire on aurait pu tomber à 0% ou peut être à des taux négatifs, mais si on remonte à 2%…

Pour donner un exemple, une obligation 10 ans sans détachement de coupon, est remboursée à 100€ et générant un rendement de 0% s’achète 100€. La même obligation générant 2% de rendement sur la même durée ne coûte que 82€ à l’achat. Donc si vous vendez à découvert une obligation qui vaut 100€ (c’est-à-dire que vous l’empruntez auprès d’une banque, vous la vendez dans le marché sans en être le propriétaire), que votre vision est la bonne, cela signifie que votre obligation ne vaut plus que 82€ après la remonté de taux. Vous la rachetez donc à 82€, vous la rendez à l’organisation qui vous l’a prêtée en lui payant le loyer de l’emprunt, par exemple 3% soit 3€, cela signifie que vous avez gagné 15€ (100€ – 82€ – 3€) sur ce trade, soit 15% ! Et plus le mouvement est rapide, plus vite vous gagnez de l’argent. Maintenant imaginez cette situation avec un levier de 5 (soit un emprunt de 5 pour une mise initiale de 1), pour faire simple on dira que vous pouvez gagner 75€ (5*15€, auquel il faudra déduire le coût de l’emprunt) pour un décaissement réel de 82€ (le prix de l’obligation au moment du rachat)… soit 91,5% de rendement…

Ce que les médias appellent « krach obligataire » n’est dans les faits qu’un retour à une situation plus équilibrée conséquence d’une économie qui redevient plus « normale ».

Au niveau des marchés actions, l’impact devrait être immédiat. Il faut évoquer ici la prime de risque, à savoir la différence entre le rendement du taux sans risque et le rendement attendu des actifs risqués. Lorsque le taux sans risque est à 0%, il est intéressant d’investir dans un marché action qui génère un rendement de 4%. Mais lorsque ce taux passe à 2%, il faudrait que les marchés génèrent 6% de rendement pour conserver leur attrait. Or si rien ne change les investisseurs vont réduire leurs positions à risque, provoquant ainsi une baisse des marchés actions.

En ce qui concerne les fonds en Euros, ils sont aujourd’hui composés d’obligations d’Etat relativement anciennes, générant des rendements encore intéressants. Mais ces 2 dernières années, les taux ayant baissé, toutes les obligations d’Etat arrivant à maturité ont été remplacées par des obligations qui « payent » moins, ce qui a entraîné la baisse des rendements des fonds en Euros. Dans le même temps, les assureurs ont levé des encours de manière exponentielle, pour 80% sur leurs fonds en Euros, les obligeant à acheter ces obligations à faible rendement.

Une hausse des taux va donc entraîner une baisse des prix des obligations en portefeuille, ce qui à court terme n’est pas une bonne chose, mais va permettre de générer à plus long terme des rendements plus intéressants car les assureurs pourront acheter des obligations avec de meilleurs coupons.

La Grèce est actuellement au centre de tous les esprits après notamment la réunion des ministres des Finances de la zone euro, réunis en Eurogroupe, pour évoquer la dette grecque. Pour toi, quelles seraient les conséquences d’une sortie de la Grèce sur les marchés actions ?

Je pense que la sortie de la Grèce serait un soulagement pour beaucoup d’investisseurs. En effet, alors que l’Espagne, le Portugal et l’Irlande étaient dans une situation comparable lorsque la Grèce a commencé à avoir des soucis, les 3 premiers ont mis en place des politiques fortes de contrôles de leurs dépenses, d’optimisation de budgets, mais la Grèce n’a rien fait.

Du coup, dans un ordre « vertueux » l’Irlande, l’Espagne et le Portugal sont aujourd’hui plus ou moins sortis d’affaire (certes avec un coût humain qui prendra du temps à se résorber, notamment en Espagne avec un taux de chômage de 25%) alors que la Grèce continue à avoir besoin de subventions, encore et encore. Il semblerait donc que ce pays ne soit pas prêt à faire des sacrifices, tout en demandant toujours plus d’aide. D’un point de vue économique, cela pèse un peu la zone Euro, tout en créant une incertitude supplémentaire car le reste du monde a bien compris que tant que la Grèce restait dans la zone, les autres pays lui apporterait la perfusion nécessaire, puisant ainsi dans leurs réserves qu’ils ne peuvent donc pas réinvestir ailleurs pour continuer à développer leurs économies, leurs marchés et leur compétitivité d’une manière générale.

D’un point de vue un peu plus égoïste en revanche, l’avantage d’avoir la Grèce dans la zone Euro fait qu’on regarde un peu moins la France et la situation un peu compliquée dans laquelle nos hommes politiques nous ont mise depuis plusieurs mandats, tous bords confondus. Mais c’est une autre histoire !

Pour nos lecteurs, Damien, as-tu des valeurs à nous recommander  et quelles sont tes recommandations pour les mois qui viennent ?

En fait, cela dépend de l’objectif. En effet, investir dans l’optique d’acheter sa résidence principale d’ici 2 ans, ou en vue de la retraite dans 20 ans ne permet pas l’allocation sur les mêmes produits. A 2 ans, on va avoir tendance à investir dans des produits plus sécurisants alors qu’un investissement à 20 ans se fait forcément par le biais d’un investissement en actions.

Ceci étant dit, je reste aujourd’hui positif sur les marchés actions, mais je pense qu’il faut y entrer progressivement pour profiter de la volatilité revenue. A titre personnel j’ai initié en Mars des positions sur un ETF CAC 40 à double levier, et j’en rajoute en ce moment.

Je ne suis pas un spécialiste des titres vifs, et j’ai tendance à préférer l’allocation sur des OPCVM pour diversifier. Parmi mes favoris, on peut trouver :

  • des fonds thématiques :
    • EDR Global Healthcare, qui réalise des performances long terme ahurissantes et qui surfe sur un thème très porteur surtout dans un environnement de population vieillissante,
    • AAA Actions Agro-Alimentaire, éligible au PEA, également sur le thème porteur de l’alimentation
  • des fonds géographique éligible au PEA :
    • DNCA Value Europe
    • SSgA Europe Small Cap Alpha Equity,
    • Moneta Multi Caps,
    • Oddo Avenir Europe A
    • BDL Rempart Europe, très bon fonds de portefeuille, défensif
  • des fonds diversifiés : l’avantage de ces fonds est de pouvoir se positionner sur les différentes classes d’actifs plus rapidement qu’un investisseur individuel.
    • SLF Defensive
    • La gamme CPR Croissance (Prudente, Réactive ou Dynamique, selon le degré de risque recherché, le dernier est éligible au PEA)
    • Plus défensif, Fidelity Patrimoine, Arty ou Eurose

Mais chaque allocation est unique et nécessite d’être étudiée au cas par cas.

A noter également que le Japon, dont les marchés ont été récemment soutenus artificiellement par le gouvernement qui rachetait des actions massivement, est en train de se transformer en un « vrai » marché puisque les sociétés commencent à racheter leurs actions, distribuer des dividendes, et il semblerait que ce cycle soit plutôt vertueux. Une partie d’allocation sur des actions japonaises pourrait avoir du sens.

Laurent Lhermenier

Après une dizaine d’années de consulting dans les services financiers, Laurent s’oriente vers la gestion patrimoniale. Devant la difficulté à accéder à une information claire et pertinente, il décide de créer Le Blog Patrimonial pour partager et échanger autour de la gestion patrimoniale.

Laurent est notamment diplômé du D.U. de Clermont-Ferrand (Expert en Gestion de Patrimoine) et du CESA MMP H.E.C